Rachid est imam depuis quinze ans dans une mosquée de banlieue parisienne. Il a accepté de répondre à nos questions sous couvert d’anonymat, souhaitant parler librement sans exposer sa communauté. Père de trois enfants, il a lui-même été marié selon un processus traditionnel. Son regard sur le mariage islamique en France est celui d’un homme de terrain, confronté chaque année à des dizaines de situations humaines complexes.
L’imam et le Nikah : un rôle pastoral quotidien
Combien de Nikah célébrez-vous chaque année ?
Cet entretien éclaire les réalités du mariage islamique en France et les questions posées aux imams sur la compatibilité entre Nikah et mariage civil.
« Entre trente-cinq et cinquante, selon les années. La saison va de mai à septembre — c’est là que se concentrent les mariages, comme dans la tradition française d’ailleurs. Beaucoup de couples attendent les grandes vacances pour rassembler les familles. Certaines semaines de juillet ou août, je célèbre trois ou quatre Nikah le même week-end.
Ce qui a changé depuis mes débuts, c’est le profil des couples. Au début des années 2000, la majorité étaient de jeunes gens issus de l’immigration maghrébine, dont les familles se connaissaient. Aujourd’hui, je vois des couples beaucoup plus divers : des Français convertis, des couples interculturels — un Franco-Marocain qui épouse une Française d’origine sénégalaise —, des personnes qui ont parfois vécu à l’étranger et reviennent en France pour le Nikah. La demande est plus variée, et les questions sont plus complexes. »
Quelles difficultés rencontrez-vous le plus souvent ?
« La première difficulté, c’est la pression des délais. Les familles arrivent souvent avec très peu de temps — ‘nous voulons le Nikah dans trois semaines’. Cela m’oblige à bâcler l’entretien préalable, qui devrait pourtant durer une ou deux heures au minimum. J’explique aux fiancés ce qu’implique un mariage islamique, leurs droits respectifs, la question du mahr (dot), les conditions du contrat. Ce n’est pas rien. Certains couples arrivent en ne sachant même pas ce qu’est un wali.
La deuxième difficulté, c’est la pression familiale sur la mariée. J’ai eu des situations où une jeune femme, lors de l’entretien privé que je tiens systématiquement avec elle seule, m’a confié qu’elle ne voulait pas vraiment se marier avec cet homme, qu’elle cédait à sa famille. Dans ces cas-là, j’ai toujours refusé de célébrer le Nikah. Ce n’est pas populaire, mais c’est mon devoir. Le consentement est une condition de validité islamique, pas une option.
La troisième difficulté, plus récente, concerne les revendications contradictoires. Certains couples veulent un Nikah conforme à la tradition, mais negocient les conditions du contrat de façon très contemporaine — droits à l’éducation et au travail pour la femme, clause permettant à la femme de demander le divorce… Ce sont de bonnes choses, mais ça demande du temps et de la pédagogie. »

La question du mariage civil : obligation légale et conviction religieuse
Que pensez-vous de l’obligation légale du mariage civil avant le Nikah en France ?
« C’est une question délicate. Sur le plan légal, la règle est claire : l’article 433-21 du Code pénal interdit aux ministres du culte de célébrer un mariage religieux avant le mariage civil. J’applique cette règle, toujours. Je demande à voir le livret de famille ou l’acte de mariage civil avant de procéder au Nikah. Non pas par peur de la sanction, mais parce que je pense que c’est juste.
En revanche, sur le fond, j’ai une réserve. L’obligation légale a été instituée pour protéger les femmes — principalement pour éviter qu’elles se retrouvent dans une union religieuse sans aucun droit civil. C’est un objectif louable. Mais en pratique, certains hommes contournent cette règle en faisant célébrer un Nikah dans d’autres pays ou dans des lieux non officiels, précisément pour échapper aux obligations légales du mariage civil. Ces femmes se retrouvent alors dans une situation très précaire : mariées religieusement aux yeux de leur communauté, mais sans aucun droit en France.
Ce que je dis aux couples, c’est que le mariage civil n’est pas un obstacle à leur foi — c’est une protection pour la femme et pour les enfants. L’Islam n’a jamais interdit de respecter les lois du pays où l’on vit, dans la mesure où ces lois ne contredisent pas les principes fondamentaux de la religion. »
Des Nikah clandestins ont-ils lieu dans votre mosquée ?
« Dans ma mosquée, non. J’y veille personnellement. Mais je ne serais pas honnête si je disais que cela n’existe pas dans d’autres lieux. Certains imams itinérants célèbrent des Nikah à domicile, sans vérification. Certains contrats sont signés devant de simples témoins, sans célébrant officiel. Ces situations sont problématiques parce qu’elles laissent les femmes dans un vide juridique complet. »
Le conseil pastoral : accompagner les jeunes couples
Quel conseil donnez-vous aux jeunes couples qui viennent vous voir ?
« Trois choses essentiellement. La première : prenez le temps de vous connaître réellement avant de vous engager. Pas nécessairement des mois de fréquentation libre, mais au moins plusieurs rencontres encadrées, avec des échanges honnêtes sur vos projets, vos valeurs, votre vision de la famille, de l’éducation des enfants, du rapport à la religion. Combien de fois ai-je vu des couples se séparer deux ans après le Nikah parce qu’ils avaient des visions radicalement différentes sur ces sujets — et n’en avaient jamais parlé avant.
La deuxième : soyez honnêtes sur le mahr. Ce n’est pas une somme symbolique — c’est un droit de la femme, clairement reconnu par le Coran. Un mahr fixé à un euro symbolique pour ‘faire joli’ et un mahr réaliste, c’est très différent. Je dis aux hommes : le mahr, c’est votre premier acte de respect envers votre épouse.

La troisième : ne sous-estimez pas l’importance de la vie spirituelle commune. Si l’un des deux est pratiquant et l’autre pas, cela créera tôt ou tard des tensions. Je ne dis pas que tout couple mixte sur ce point est voué à l’échec, mais il faut en parler avant, franchement. »
Pour approfondir votre compréhension du mariage islamique, consultez nos guides : se marier halal en France, le Nikah islamique et mariage civil et religieux. Pour trouver un conjoint selon les préceptes islamiques, mariage civil en France.
Regards sur l’Islam et le mariage en France
Comment percevez-vous l’évolution du mariage islamique en France ?
« Je suis à la fois inquiet et optimiste. Inquiet parce que je vois une partie des jeunes générations s’éloigner de la pratique, vouloir un Nikah ‘culturel’ sans en comprendre le sens profond. Un Nikah, c’est un contrat devant Dieu. Ce n’est pas un décor pour les photos.
Mais je suis optimiste parce que je vois aussi beaucoup de jeunes couples qui s’investissent vraiment : ils lisent, ils se forment, ils suivent des cours de préparation au mariage. Des associations islamiques proposent des stages, des livres en français sur le droit du mariage islamique se multiplient. Il y a une maturité nouvelle chez une partie de la jeunesse musulmane française qui me touche vraiment.
La difficulté principale reste institutionnelle : il n’y a pas de formation standardisée pour les imams en France sur les questions de droit du mariage. Chacun fait comme il peut, avec ses références, son parcours, sa formation parfois étrangère. Un travail de fond reste à faire pour harmoniser les pratiques, protéger les familles, et donner au Nikah célébré en France toute la rigueur et la dignité qu’il mérite. »
Un moment marquant dans votre ministère lié au mariage ?
« Il y en a eu beaucoup. Mais l’un qui revient souvent à ma mémoire, c’est cette femme d’une cinquantaine d’années qui est venue me voir un jour après la prière du vendredi. Son mari avait prononcé trois talaq (divorce islamique) dans la colère, vingt ans plus tôt. Elle avait continué à vivre avec lui, ses enfants étaient grands, mais elle se demandait : ‘Mon mariage est-il encore valide aux yeux de Dieu ?’ Il a fallu une consultation longue, sérieuse, avec un examen des conditions de ce talaq. C’est là que j’ai réalisé à quel point les questions juridiques du mariage islamique restaient très mal comprises, et combien les imams étaient souvent les seuls interlocuteurs disponibles pour les traiter. »
Un service pastoral sous tension
L’imam Rachid incarne, malgré lui, une contradiction profonde de l’Islam en France : celui d’une institution religieuse qui opère sur un terrain affectif et juridique très dense, sans statut légal reconnu, sans formation officielle nationale et sans encadrement institutionnel homogène. Le Nikah qu’il célèbre chaque semaine engage des vies entières. Les questions qu’on lui pose — sur le mahr, le divorce, les droits de la femme, la mixité — dépassent largement le seul champ rituel.
Son conseil aux imams en exercice ? « Sachez dire ‘je ne sais pas’ quand une question dépasse votre compétence. Et sachez orienter vers quelqu’un de plus qualifié. Le plus grand danger, c’est l’imam qui répond à tout avec assurance, sans jamais douter. Le mariage, c’est la vie des gens. Ça mérite de l’humilité. »