Entretien réalisé par Yasmine Lefebvre, rédactrice en chef de mariage-musulman.com

Professeure Nadia Bensaïd, portrait éditorial

Professeure Nadia Bensaïd

Juriste islamique et chercheuse indépendante spécialisée en droit familial islamique contemporain, basée à Paris. Elle travaille depuis 15 ans sur l'évolution du droit familial islamique dans les sociétés occidentales et accompagne des associations de femmes musulmanes en France.

Portrait : illustration éditoriale. Cet entretien synthétise les positions doctrinales actuellement défendues par les juristes islamiques réformistes en Europe. Les noms et situations évoqués sont représentatifs de la réalité des communautés musulmanes, sans référence à des personnes identifiables.

Les droits des femmes dans le mariage islamique font l’objet de nombreux malentendus. Perçus par certains comme archaïques, méconnus par d’autres y compris parmi les musulmans eux-mêmes, ces droits sont pourtant riches, précis et, pour une partie d’entre eux, remarquablement progressistes au regard de leur époque d’élaboration. Nadia Bensaïd nous propose une lecture rigoureuse et contemporaine du fiqh al-munakahat (jurisprudence islamique du mariage).

Avant cet entretien, nous vous invitons à lire notre analyse sur le rôle du wali islamique et les conditions du mariage islamique, qui constituent le cadre dans lequel s’exercent ces droits.


L’évolution de la place des femmes dans le Nikah au XXIe siècle

YASMINE LEFEBVRE

Professeure Bensaïd, pouvez-vous nous dresser un bilan de l’évolution des droits des femmes dans le mariage islamique au XXIe siècle ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Il faut d’abord distinguer deux niveaux : la doctrine islamique telle qu’elle est formulée dans les textes classiques, et la pratique réelle dans les communautés. Ces deux niveaux ont évolué de manière inégale.

Sur le plan doctrinal, les grands juristes réformistes du XXe siècle — comme Yusuf al-Qaradawi, Tariq Ramadan ou des penseuses comme Amina Wadud — ont revisité les textes fondateurs pour mettre en lumière des droits que la tradition patriarcale avait souvent occultés. Le droit au consentement, l’accès au divorce, les clauses protectrices du contrat, le droit à la séparation des biens : tout cela existait dans le fiqh classique, mais était rarement appliqué.

Sur le plan pratique, les communautés musulmanes en Europe, notamment en France, montrent une évolution significative. Les jeunes femmes musulmanes sont de plus en plus informées de leurs droits islamiques et n’hésitent plus à les revendiquer lors de la préparation du Nikah.


Le consentement : de la lettre du texte à la pratique contemporaine

YASMINE LEFEBVRE

Le consentement de la femme est souvent présenté comme acquis en Islam, mais dans les faits ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Le texte est clair : « La vierge ne peut être mariée sans son autorisation. » (Hadith rapporté par Boukhârî et Muslim). Le Prophète (ﷺ) a lui-même annulé un mariage célébré sans le consentement de la mariée. Ces textes ne laissent aucun doute : le consentement libre de la femme est une condition de validité du Nikah.

Le problème est que dans certaines cultures, ce consentement est réduit à un silence — la femme ne dit mot, et ce silence est interprété comme une acceptation. C’est une pratique que les juristes sérieux condamnent comme insuffisante. Le consentement doit être explicite, libre de toute pression, et précédé d’une information claire sur les droits et obligations du mariage.

En pratique, j’observe que des imams de qualité en France prennent désormais le temps de rencontrer la mariée séparément, à l’abri des pressions familiales, pour vérifier son consentement libre. C’est une excellente évolution.


Le wali : protection ou contrôle ?

Groupe de femmes musulmanes en discussion dans un cadre contemporain, style éditorial engagé

YASMINE LEFEBVRE

Le wali — tuteur matrimonial — est souvent perçu comme une forme de contrôle masculin sur la femme. Comment l’analysez-vous ?

PROF. NADIA BENSAÏD

La question du wali est l’une des plus sensibles du fiqh contemporain. Historiquement, l’institution du wali avait une double fonction : protéger la femme contre les unions inégales ou précipitées, et préserver les liens familiaux dans une société tribale où le mariage avait des dimensions sociales importantes bien au-delà du couple.

Dans la France de 2026, cette institution soulève des questions légitimes. Une femme adulte, diplômée, autonome financièrement, doit-elle obtenir l’accord de son père pour se marier ? L’école hanéfite, plus souple, reconnaît qu’une femme adulte dotée de discernement peut contracter son propre mariage. Les écoles malékite, shafi’ite et hanbalite maintiennent l’exigence du wali, mais des juristes contemporains nuancent : le wali doit être un protecteur, non un obstacle.

Ma position est que le wali, correctement compris, est une institution de soutien et non de contrôle. Un père ou un frère sain d’esprit n’empêchera jamais sa fille ou sa sœur de se marier avec quelqu’un qui lui convient — il ne peut que l’aider à prendre une décision éclairée. Un wali qui refuse un mariage sans raison valable islamique commet une oppression (ʿadl) que les juristes ont toujours condamnée.


Le khulʿ (divorce à l’initiative de la femme) en 2026

YASMINE LEFEBVRE

Le khulʿ reste peu connu et peu utilisé. Pourquoi ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Le khulʿ est pourtant fondé sur le Coran (Sourate 2, verset 229) et sur des hadiths authentiques. La femme de Thâbit ibn Qays est venue voir le Prophète (ﷺ) en demandant à se séparer de son mari, non par défaut de ce dernier, mais parce qu’elle ne l’aimait plus et craignait de manquer à ses obligations conjugales. Le Prophète a accepté le khulʿ en contrepartie de la restitution du jardin offert comme mahr.

Ce hadith établit clairement que la femme n’a pas besoin d’avoir subi une injustice pour demander le khulʿ : son aversion sincère suffit. C’est une protection extraordinaire qui n’a pas d’équivalent dans de nombreuses traditions juridiques de l’époque.

Pourquoi est-il peu utilisé ? D’abord par méconnaissance : beaucoup de femmes musulmanes ignorent qu’elles ont ce droit. Ensuite parce que le khulʿ implique classiquement de restituer le mahr, ce qui peut représenter une somme importante. Enfin parce que certaines communautés exercent une pression sociale forte sur les femmes qui envisagent un divorce.

Il faut également consulter notre guide complet sur le divorce islamique pour une vue d’ensemble des voies de séparation disponibles en Islam.


Les clauses protectrices dans le contrat de Nikah

YASMINE LEFEBVRE

Vous défendez activement les clauses protectrices dans le contrat de Nikah. En quoi consistent-elles ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Le contrat de Nikah n’est pas un formulaire standard — c’est un contrat négociable, dans les limites du fiqh. La juriste médiévale Ibn Qudama mentionnait déjà au XIIe siècle la possibilité pour la femme d’inclure des conditions à son mariage.

Les clauses que j’encourage systématiquement à discuter sont :

La clause anti-polygamie : Le mari s’engage formellement à ne pas prendre d’autre épouse. Si cette clause est violée, la femme acquiert automatiquement le droit au divorce. Cette clause est reconnue par l’école hanbalite et par de nombreux juristes contemporains, et elle est de plus en plus utilisée en France.

Le tafwid al-talaq (délégation du divorce) : La femme reçoit du mari la délégation de prononcer le talaq elle-même, sans avoir à obtenir son accord ou à passer par un juge. C’est l’outil de protection le plus direct qui existe dans le fiqh.

La clause de logement séparé : Le droit à un logement séparé de la belle-famille est un droit islamique reconnu, mais que beaucoup de femmes ne savent pas qu’elles peuvent exiger contractuellement.

La clause professionnelle : Le mari reconnaît explicitement le droit de sa future épouse à travailler et à poursuivre ses études.

Ces clauses ne sont pas des dérogations à l’Islam — elles en sont l’application la plus complète et la plus protectrice.

Le contrat de Nikah et ses clauses protectrices sont détaillés dans notre guide complet sur le sujet.


La polygamie en 2026 : posture des juristes réformistes

YASMINE LEFEBVRE

La polygamie reste un sujet brûlant. Quelle est votre lecture doctrinale ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Le Coran (Sourate 4, verset 3) autorise la polygamie avec une condition fondamentale : « Si vous craignez de ne pas être justes, n’épousez qu’une seule femme. » Et le verset suivant ajoute : « Vous ne pourrez jamais être parfaitement équitables entre vos femmes, même si vous le désirez. »

Cette tension interne au texte coranique est au cœur du débat. Les juristes réformistes — et beaucoup de juristes classiques également — interprètent cette formulation comme une restriction pratique très forte de la polygamie : puisque la justice parfaite est déclarée impossible, l’idéal islamique est clairement la monogamie. La Tunisie a suivi cette logique en interdisant la polygamie dès 1956.

En France, la polygamie est illégale, ce qui tranche le débat sur le plan légal. Sur le plan religieux, les couples qui souhaitent s’assurer une protection supplémentaire peuvent inclure la clause anti-polygamie dans leur contrat de Nikah.


Mariage forcé vs mariage arrangé : nuances essentielles

Livres de droit islamique ouverts à côté de documents juridiques contemporains, palette jade et or

YASMINE LEFEBVRE

La distinction entre mariage forcé et mariage arrangé est souvent floue dans le débat public. Comment la définissez-vous ?

PROF. NADIA BENSAÏD

La distinction est pourtant simple dans les textes islamiques, même si elle peut être floue dans les pratiques culturelles.

Le mariage arrangé : les familles jouent un rôle dans la rencontre et la proposition d’un partenaire. Mais à tout moment, chacun des deux futurs époux peut refuser, et ce refus doit être accepté sans pression ni sanction. Ce type de mariage est reconnu et encadré par l’Islam, et il peut être le point de départ d’unions solides et épanouissantes.

Le mariage forcé : il y a contrainte — par la violence, la menace, le chantage affectif ou l’isolement — pour obliger l’un ou les deux époux à se marier. Ce type de mariage est nul en Islam, quel que soit le motif invoqué. C’est aussi un délit en France (article 180 du Code pénal).

Le problème est que la limite entre pression culturelle forte et mariage forcé est parfois ténue dans la pratique. Une jeune femme qui cède par crainte de décevoir ses parents, sans violence physique explicite mais avec une pression psychologique intense, est-elle réellement consentante ? C’est une question que les imams, les associations de soutien et les travailleurs sociaux doivent prendre au sérieux.

Pour trouver un partenaire dans un cadre islamique respectueux et librement consenti, des plateformes comme meetmuslima.net permettent aux femmes de prendre part activement à la recherche d’un conjoint halal, dans le respect de leurs valeurs.


Les institutions islamiques françaises et la protection des femmes

YASMINE LEFEBVRE

Que font concrètement les institutions islamiques françaises pour protéger les droits des femmes dans le mariage ?

PROF. NADIA BENSAÏD

Les initiatives se multiplient, mais elles restent encore insuffisantes au regard des besoins. Certaines mosquées ont mis en place des consultations prénuptiales obligatoires où les droits des deux époux sont expliqués avant le Nikah — c’est excellent. Des associations spécialisées forment des imams aux problématiques de violence conjugale islamique et aux droits des femmes dans le contrat de Nikah.

Ce qui manque encore, c’est une formation systématique des imams officiant des Nikah en France sur les clauses protectrices du contrat, le khulʿ, et les ressources disponibles pour les femmes en difficulté. Et un registre national des contrats de Nikah, qui permettrait d’avoir une preuve de l’existence du mariage islamique en cas de litige.

La communauté islamique française est sur la bonne voie, mais il reste beaucoup à faire pour que les droits que l’Islam accorde aux femmes soient effectivement exercés par toutes celles qui y ont droit. Les couples qui souhaitent préparer un mariage islamique en France dans le respect total des droits des deux époux trouveront dans nos guides un point de départ solide.


Questions rapides : idées reçues

YASMINE LEFEBVRE

Pour finir, quelques idées reçues que vous entendez souvent ?

PROF. NADIA BENSAÏD

« En Islam, la femme doit obéir à son mari en tout. » Faux. L’Islam impose une obéissance raisonnable (non contraire à l’Islam), en contrepartie de l’entretien et de la protection. Cette obéissance n’est pas servitude — elle s’inscrit dans un système d’obligations réciproques.

« La femme n’a pas le droit de divorcer en Islam. » Faux. Elle a le droit au khulʿ, au tafwid al-talaq (si inclus dans le contrat) et au faskh judiciaire (dissolution du mariage par un juge en cas de préjudice grave).

« Le mahr appartient à la famille de la femme. » Faux. Le mahr appartient exclusivement à l’épouse. Elle peut en faire ce qu’elle veut — y compris l’offrir à son mari librement. Mais aucun membre de sa famille n’a de droit sur le mahr.

« L’Islam interdit aux femmes de travailler. » Faux. L’Islam reconnaît et protège le droit des femmes au travail et à la propriété. La Khadija (RA), première épouse du Prophète, était une femme d’affaires prospère.

« Un Nikah célébré sans consentement peut être régularisé. » Faux. Un Nikah contracté sans consentement libre est nul — il ne peut pas être « régularisé » après coup. L’annulation est la seule issue correcte.


Pour aller plus loin

À lire aussi

Pour un accompagnement dans la rencontre et le mariage halal, cqmi.ca propose un accompagnement personnalisé pour les couples interculturels au Canada et au-delà, dans le respect des valeurs islamiques et de l’égale dignité des deux époux.